Homo creativus. Le cerveau humain possède une aptitude prodigieuse à traiter l'information, ce qui lui confère, dans ce domaine, une supériorité certaine sur tous les autres êtres vivants et sur les ordinateurs les plus performants connus à ce jour. L'homme peut, au moyen de ses sens, directement ou par l'intermédiaire de capteurs artificiels, collecter des données en provenance du milieu extérieur : ces données constituent l'information (on pourrait aussi dire : la connaissance) au sens le plus large de ce terme. Elles peuvent être utilisées immédiatement pour déclencher une action, mémorisées pour une utilisation ultérieure, combinées entre elles ou communiquées ou échangées par les moyens les plus variés, allant des paroles, gestes, mimiques, attitudes, écrits, dessins, etc. jusqu'aux moyens les plus sophistiqués que nous offre la technique moderne : signaux acoustiques, électriques, électroniques, optiques, quantiques, et peut-être dans la suite des temps par télépathie ou téléportation.... Les informations captées en temps réel peuvent être combinées ou comparées avec d'autres informations conservées en mémoire. La possibilité de rapprocher des informations qui n'avaient entre elles aucun lien immédiat ou apparent permet à l'homme de créer des structures nouvelles; c'est essentiellement ce qui le distingue de toutes les autres espèces animales et constitue la base de son intelligence et surtout de sa créativité. Cette faculté créatrice, plus ou moins développée selon les individus et leur environnement matériel, climatologique, social, culturel, a dû s'exercer depuis l'aube de l'humanité, depuis l'émergence de cet homo sapiens ou habilis qui, bien inspiré(1), prit un jour un silex dans sa main droite et une pyrite ou une marcassite dans sa main gauche (à moins que ce ne soit l'inverse..), observa que leur choc provoquait une étincelle capable d'enflammer de la mousse ou des brindilles sèches, et réalisa plus ou moins consciemment qu'il y avait un lien de causalité entre le geste et ses conséquences, et qu'il venait de créer du feu. Se posa-t-il la question de savoir s'il venait de faire une invention ou une découverte ? On peut en douter....Mais ce qui est probable, c'est qu'il sut certainement faire une sorte de parallèle entre le feu qu'il venait de produire et celui que la nature lui offrait parfois lors d'un incendie de forêt déclenché par la foudre ou par la projection de roches volcaniques incandescentes. Quelques centaines de milliers d'années plus tard... Depuis cette époque, les concepts de créativité et d'inventivité ont eu le temps d' évoluer, mais il est certain que les progrès des sciences et des techniques, surtout depuis le milieu du XIXième siècle, ont conservé une dualité que l'on range en deux catégories bien distinctes : les découvertes et les inventions. Comment peut-on définir précisément les unes et les autres ? Sans aller très loin dans l'analyse sémantique, on peut dire qu'il y a "découverte" lorsqu'on met à jour une "chose" qui préexistait mais qui était jusqu'alors demeurée inconnue, cachée, ou inaccessible. Exemples : le feu (encore lui...), le magnétisme, l'électricité, la radio-activité, mais aussi, par extension : la découverte d'une mine de cuivre par un prospecteur, la découverte de l'Amérique par Christophe Colomb (à moins que ce ne soit par les Vickings), la découverte d'une espèce animale encore inconnue dans une île d'Indonésie, et, pourquoi pas, la découverte d'un pianiste de grand talent par un critique musical. Et l'invention ? C'est une création. C'est "quelque chose" qui n'existait pas et que le cerveau de l'homme a conçu puis réalisé, à la suite d'un processus "intelligent" qui peut avoir jailli spontanément dans son esprit, ou à la suite de longues réflexions, de nombreux essais ou échecs se déroulant sur une période plus ou moins longue..
Ne confondons pas : Le vrai problème est que la distinction entre invention et découverte se répercute sur le régime juridique qui leur est applicable, car, de façon générale, seules les inventions peuvent faire l'objet de brevets, c'est-à-dire d'une appropriation monopolistique (mais limitée dans le temps) par l'auteur ou un ayant-droit de l'auteur, alors qu'une découverte peut, tout au plus, faire l'objet d'une reconnaissance de paternité au bénéfice de son auteur ou de ses co-auteurs. Une bonne partie des prix Nobel (2) de sciences (physique, chimie, biologie, médecine) ont récompensé les auteurs de découvertes et non d' inventions. Quelques exemples :
Malgré tout, certains cas peuvent poser des problèmes d'interprétation. En 1937-38 un physicien italien, Enrico Fermi, ainsi que les Joliot-Curie, étudient de façon systématique l'action des neutrons sur toute une série de noyaux atomiques (entre autres le fluor), qui deviennent "radioactifs". C'est une découverte, qui est publiée dans quelques revues scientifiques. Mais, fin 1938-début 1939, Otto Hahn et Lise Meitner constatent que, bombardés par des neutrons lents, les noyaux d'uranium 235 réagissent différemment et subissent une fission qui libère de l'énergie et qu'environ 2,5 neutrons sont émis avec un faible délai (quelques microsecondes). C'est une nouvelle découverte, mais d'une toute autre portée, car elle aboutit à la réaction en chaîne bien connue qui va libérer les forces nucléaires à une échelle fantastique. Et du coup, les publications scientifiques cessent aussitôt pour s'enfermer dans une gangue de secret absolu. Très rapidement, Frédéric Joliot-Curie, qui a répété ces expériences avec succès dés mars 1939, voit tout le parti que l'on peut en tirer, et dépose successivement une série de cinq brevets, c'est-à-dire de cinq inventions, concernant d'une part la production d'énergie (fission contrôlée : le réacteur nucléaire) et d'autre part la réalisation d'une bombe atomique (fission explosive) dont le pouvoir de destruction s'avère, selon les premiers calculs, fantastique. Les brevets, selon la loi française en vigueur à l'époque ( loi du 5 juillet 1844) sont immédiatement mis au secret et ne seront publiés que plusieurs années après la fin de la deuxième guerre mondiale. C'est là un cas typique, dans lequel le passage de la découverte à l'invention a été particulièrement rapide, du fait de la guerre. On aurait pu, plus pacifiquement, et presque aussi rapidement, citer la découverte des "trous" dans les structures cristallines d'atomes tels que le germanium et le silicium (effet "transistor")(3) sur laquelle toute l'industrie électronique (et informatique) s'est bâtie. Par contre, il aura fallu plus de quinze ans pour passer de la découverte du penicillium notatum par Alexander Flemming en 1928, passée quasi inaperçue, à la mise en pratique des premières applications thérapeutiques, en 1943, et au fantastique développement des antibiotiques dont la pénicilline n'était que le début d'une longue série qui sauva des millions de vies humaines, et, accessoirement, dont les brevets rapportèrent (et rapportent toujours) des sommes fabuleuses aux industries pharmaceutiques. Un autre domaine, dans lequel la distinction entre invention et découverte peut être sujette à controverse est celui de la biotechnologie, et particulièrement de la génétique. La découverte de la double chaîne d'ADN (Francis Crick et James Watson, 1953)(4) est incontestablement une découverte. Mais à partir du moment où les biologistes ont commencé à "tripatouiller" (pardon Me Maurice DRUON) les dites chaînes d'ADN en les découpant en petits morceaux et en les recombinant astucieusement à la manière d'un jeu de Lego® ou de Meccano® pour en tirer des moyens thérapeutiques générateurs de profits, on entre de plain-pied dans le domaine de l'invention. Inventions, certes, qui pourront soulager bien des maladies jusqu'ici incurables, mais avec le risque sous-jacent de procéder à des manipulations sur les structures vitales telles que les embryons humains. Quant aux nouvelles techniques de biométrie, elles sont en plein développement et "naviguent" entre les découvertes et les inventions avec, encore, bien des interrogations sur le respect de la vie privée et de la personne humaine. N'oublions pas : Une découverte scientifique ou technique qui n'a pas d'application immédiate, et ne constitue qu'un enrichissement de la connaissance ne peut pas, en principe, faire l'objet d'un brevet. Si cette découverte entraîne des applications pratiques, exploitables, commercialisables, elle peut alors être qualifiée d'invention, et pourra faire l'objet d'une procédure d'évaluation pouvant conduire à un brevet conformément aux dispositions du Code de la Propriété Intellectuelle, et, il ne faudra plus l'oublier, aux règles de la bioéthique.
(Mais si, rappelez-vous : Arthur C. Clark (le roman) et Stanley Kubrick (le film) : 2001, l'Odyssée de l'espace.) (2) Prix NOBEL : C'est pour cette raison que le prix Nobel de physique a été (injustement ?) refusé à l'américain Lee de Forest, inventeur du tube électronique triode en 1907 (qu'on appelait à l'époque "audion" ou : lampe de radio) car il en avait fait rapidement un usage commercial pour le développement des télécommunications, soutenu par des dizaines de brevets (env. trois cents dans toute sa vie). A vrai dire, ce fils de pasteur méthodiste avait eu une vie quelque peu tumultueuse, (il fit un bref passage en prison pour dettes) et on lui reprochait aussi de n'avoir que perfectionné la diode de Fleming, inventée l'année précédente. "Nominé" à deux reprises pour le Nobel de physique, il ne l'a pas obtenu et mourut en 1961 sans que cette injustice ait été réparée, malgré de fortes pressions des milieux scientifiques sur le jury Nobel. (3) Le transistor : il a été inventé en 1947 par John Bardeen, Walter Brattain et William Shockley, ce qui leur a valu le prix Nobel de physique en 1956. Le circuit intégré (J.S.C. Kilby, 1958) est en quelque sorte l'enfant naturel du transistor : l'idée d'en réunir "plusieurs" sur un même substrat s'est développée au point que l'on fabrique des microprocesseurs comportant des dizaines de millions de transistors élémentaires, la croissance étant, de l'ordre du doublement en dix-huit mois en même temps que la vitesse des circuits passait de quelques megahertz à plusieurs gigahertz. (4) et ont "oublié" leur collaboratrice Rosalind Franklin...Dans un premier temps, Francis Crick avait aussi été "oublié". (5) Sa lampe à incandescence a été présentée en public pour la première fois hors des Etats-Unis, à l'Exposition Universelle de 1889 à Paris. Il a déposé 1093 brevets dans sa carrière. Le seul tort qu'il ait eu est de s'être "'cramponné" au courant continu, difficile à transporter a longue distance, alors que George Westinghouse et Nicolas Tesla, associés, ont misé sur le courant alternatif, avec le succès que l'on sait.
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Progexpi 2007 - C.F. PASCAUD J.-L. PIOTRAUT
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